Éditorial EAM – Novembre 2020 –

Tenir le cap

Nous avons été prévenus par les pouvoirs publics : le mois de novembre risque fort d’être « éprouvant » et l’hiver qui vient s’annonce difficile, non seulement au plan sanitaire, mais aussi aux niveaux économique et social, avec des conséquences durables, probablement « jusqu’à l’été 2021 ». Et comme si les crises, exacerbant les colères et attisant les violences, s’entraînaient les unes les autres, voici que le terrorisme vient une nouvelle fois hanter notre pays, frappant sauvagement un enseignant et se faisant menaçant contre tous ceux qui, fussent-ils musulmans, oseraient s’opposer à une idéologie islamiste, guerrière et conquérante. Ce qui se passe en France est, de plus, en consonance avec les regains de tension suscités par les agissements du pouvoir en Turquie, que ce soit dans le geste symbolique de réquisition de Sainte-Sophie et de Saint-Sauveur-in-Chora, joyaux de l’art chrétien byzantin, ou, de façon encore plus dramatique, dans l’ignoble conflit déclenché dans le Haut-Karabakh pour tenter d’éradiquer ceux qui résistent encore à une volonté hégémonique digne des heures les plus sombres de l’époque ottomane. Et la liste serait malheureusement longue, de Hong-Kong à Gaza, du Yémen au Venezuela, des lieux où l’histoire trébuche une nouvelle fois sur les pierres acérées des idéologies meurtrières, dont les plus pauvres sont toujours les plus nombreuses victimes, qu’ils soient migrants d’Afrique ou Indiens d’Amazonie, musulmans en Chine, hindous au Pakistan ou chrétiens dans le Caucase.

Dans un tel contexte, comment tenir le cap, et quel cap tenir ? Pour la foi chrétienne, la réponse est claire : le cap, c’est le Christ ! C’est en lui, le Fils, « unique médiateur entre Dieu et les hommes », (I Tm 2, 5) que le Père veut « récapituler toutes choses, celles du ciel et celles de la terre » (Ep 1, 10) par le lien de l’Esprit-Saint. La foi confesse que, dans l’événement de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus s’est accompli, une fois pour toutes, le salut du monde. Si cet événement avait, de façon manifeste, changé la face de l’histoire, il n’y aurait pas besoin d’y croire, puisque ce serait seulement une évidence à constater. Mais puisque ce n’est pas évident, nous sommes invités à croire ! Croire que l’histoire a un sens, que ce sens nous a déjà été indiqué par la façon dont Jésus, le Fils de Dieu, a vécu sa vie d’homme, se recevant du Père et se mettant à genoux pour laver les pieds de ses frères afin qu’ils comprennent la force et la gravité du commandement de la fraternité. Croire qu’il dépend de chacun de nous d’orienter l’histoire vers ce sens, non seulement par la façon dont nous mettons en pratique le programme des Béatitudes, mais aussi par notre fidélité à nous unir à l’offrande du Christ en chaque Eucharistie, dans l’espérance que le salut de Pâques, qui est offert à tous, puisse être progressivement donné à chacun. Telle est notre façon de « tenir le cap », contre vents et marées, en dépit des pressions terroristes et des vagues sanitaires à répétition ! « Oui, j’en ai l’assurance, écrit saint Paul : ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances, ni hauteur ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur » (Rm 8, 38).

L’espérance : voilà le secret ! L’espérance chrétienne n’est pas une attente passive d’un hypothétique sauveur qui nous délivrera de tous les malheurs du monde. Car le Sauveur est déjà venu et nous a libérés de la peur. Or bien des peuples sont aujourd’hui anesthésiés, soit par la propagande de dictateurs au pouvoir, soit par la dictature sournoise des faiseurs d’opinion. Citoyens de France, soyons donc vigilants ! Ne laissons pas l’émotion submerger la réflexion. Ne laissons pas la peur éteindre l’espérance. Ne ployons pas le genou devant les idoles d’aujourd’hui : ni devant la terreur menaçante de l’islamisme, cette idéologie déguisée en religion, ni devant l’injonction provocante du laïcisme, cette intransigeance déguisée en moralisme. Le laïcisme voudrait exclure le religieux de l’espace public, le rendant ainsi, paradoxalement, encore plus dangereux. La laïcité, au contraire, veille sur la liberté de croire et de ne pas croire. Elle ne repousse pas le sentiment religieux dans le creux de l’espace privé, mais elle l’ouvre à la critique, à l’échange et à la réflexion sur l’agora, dans le respect de la dignité de celui qui croit comme de celui qui ne croit pas. Aucun dessin ne vaut une vie humaine, quoiqu’en disent ceux qui préfèrent la violence à la raison. Mais la liberté d’expression n’est pas une liberté de provocation, parce que son emploi n’est pas toujours exempt d’abus, comme le stipule l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’homme : « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi. »

Chrétiens, nous sommes des citoyens parmi d’autres. Sur la mer agitée de cet automne inquiétant, gardons le cap de l’espérance, de « bonne espérance », si j’ose dire ! Une espérance active et humble, qui trouve sa source dans la Parole de Dieu, garde le regard fixé vers le Christ et prend soin de tous les frères humains, Fratelli tutti, hôtes responsables d’une même Création. Souvenons-nous des conseils du prophète Jérémie : « Béni soit l’homme qui met sa confiance dans le Seigneur, dont le Seigneur est l’espoir. Il sera comme un arbre planté au bord des eaux, qui étend ses racines vers le courant : il ne craint pas la chaleur quand elle vient, et son feuillage reste vert ; il ne redoute pas une année de sécheresse, car elle ne l’empêche pas de porter du fruit » (Jr 17, 7-8). Novembre s’annonce-t-il « éprouvant » ? Vivons profondément les étapes liturgiques de ce mois, comme des invitations à mettre notre confiance dans le Seigneur : la solennité de la Toussaint, rehaussée pour nous cette année par l’anniversaire de la consécration de Marseille au Sacré-Cœur, le 1er novembre 1720, par Mgr de Belsunce ; la fête de la Présentation de la Vierge Marie, le samedi 21 novembre, suivie le lendemain par la fête du Christ-Roi et, le dimanche 29 novembre, par l’entrée en Avent et le début d’une nouvelle année liturgique.

Comme l’arbre de Jérémie, dirigeons nos racines vers le sens profond du courant, vers l’accomplissement de l’œuvre de Dieu par-delà les vicissitudes de l’histoire. Au fil du temps liturgique, méditons sur l’appel universel à la sainteté, jailli d’un Sacré-Cœur d’infinie miséricorde ; contemplons la disponibilité de la Vierge Marie, « la première en chemin », consacrant sa vie à l’œuvre de Dieu, dans l’écoute de la Parole ; prenons au sérieux l’avertissement du Christ, Roi de l’univers, à ne jamais laisser la foi s’éloigner de la charité : « chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25, 40).

Alors ce mois de novembre, même s’il est « éprouvant », ne nous empêchera pas d’avancer, de façon mariale et synodale, vers un nouvel Avent !

+ Jean-Marc Aveline, Archevêque de Marseille